Retrouver l’esprit communiste de la subvention

Ambroise Croizat, ministre du travail communiste

Suite à la crise de la COVID 19 qui a mis le monde de la culture dans une situation plus que périlleuse, le premier ministre Jean Castex a dit vouloir affecter 2 milliards d’euros à la culture. 432 millions d’euros pour le spectacle vivant, à répartir presque équitablement entre le secteur subventionné (200 millions d’euros) et le secteur privé(220 millions d’euros) nous annonce la ministre de la culture Roseline Bachelot. Le reste doit aller aux auteurs et à l’emploi.

Le concert de louanges du secteur du spectacle vivant après les annonces du duo Castex/Bachelot démontre encore une fois notre aliénation totale devant la classe dirigeante capitaliste.

La course aux subventions est relancée !

Et pourtant l’idée de la subvention – c’est à dire une partie de la production de la valeur économique affectée à des secteurs spécifiques comme la culture ou autres – est une bonne chose. En effet la subvention a cela de bien supérieur aux prêts, qu’elle ne doit pas être remboursée. On subventionne un secteur en faisant le pari que cette subvention engendrera du travail, c’est à dire de la production de valeur économique dont on pourra tirer encore une fois une partie de cette production pour l’affecter ensuite à d’autres subventions et ainsi de suite au fil des années…

Malheureusement cette description de la subvention qui correspond bien ce qui a été inventé en 1946 par le ministre communiste Ambroise Croizat avec la création du régime général de la sécurité sociale, ne nous est jamais exposée comme cela.
La classe dirigeante capitaliste nous a volé l’essence même de l’esprit communiste de la subvention. Pour elle, donc pour nous tous, car la pensée dominante n’est autre que celle de la classe dominante nous dit Marx, la subvention n’est pas de la production de valeur économique mais bien un coût, une charge. Ne dit-on pas : la dépense publique ?!

Pas étonnant donc qu’un tel renversement sémantique fasse des bénéficiaires des subventions publiques des « êtres de besoin » comme dit Bernard Friot, qu’on enferme dans la subordination à vie.
Les capitalistes ont inventé le marché de la subvention publique. Beaucoup de prétendants et peu d’élus. Dans ce cas là, il n’est pas étonnant de voir le secteur de la culture, (diffuseurs, organisateurs, artistes…) courber l’échine devant l’armada d’institutions publiques (DRAC, Régions, Départements, Communes…) qui exigent auprès des travailleurs de la culture un véritable parcours du combattant pour accéder à cette subvention vitale. Qui n’a jamais rempli de dossiers de subventions publiques ne sait pas à quel point il s’agit là d’une véritable discrimination sociale. C’est une affaire de professionnels du remplissage de dossiers verbeux et extrêmement techniques qui n’a en général rien à voir avec la réalité du terrain et la compétence des acteurs du secteur culturel. La structure associative (élément obligatoire) qui demande des subventions doit montrer patte blanche et donner tous les justificatifs : bilans, comptes de résultats, budgets prévisionnels, projets artistiques… la suspicion règne ! L’artiste qui est en général seul pour affronter ce genre d’épreuves, et qui n’a pas les moyens de se payer un professionnel pour remplir ces dossiers, n’a que peu de chance d’obtenir la moindre subvention. Et ceux qui par miracle ou force d’obstination arrivent à surmonter ce labeur insensé, demanderont des subventions pour payer un salarié qui se tapera le sale boulot l’année d’après.

Des subventions pour remplir des dossiers de subventions ! Voilà le monde kafkaïen dans lequel la culture baigne. Cela en dit long sur le sens d’une grande partie du travail de la culture.

Mais il ne faudrait pas croire que l’on demande des subventions publiques pour produire une valeur d’usage qui serait propre à chaque bénéficiaire, où la liberté de travailler comme on l’entend (selon ça propre déontologie), serait la récompense après avoir fait preuve d’allégeance devant les institutions.

Non, votre dossier doit correspondre aux exigences des dites institutions. Prenons par exemple la DRAC (Direction Régionale des Affaires Culturelles). Votre «projet artistique », car oui la novlangue est de rigueur ici, doit correspondre aux attentes artistiques des directions. Comme elles n’ont aucune compétence particulière à juger la valeur artistique d’un projet, elles ont créé leur propre étalon qui est « la création ». D’aucuns pourraient saluer ce genre de mesure mais à y regarder de plus près nous constatons que ce mot n’est que pure idéologie dans le mauvais sens du terme. Votre « projet artistique » doit être une création, cela veut dire qu’il ne doit jamais avoir été exécuté ou produit devant un public (je vous laisse imaginer le casse tête que cela représente quand certains artistes se proposent de faire vivre la musique dite classique ou ancienne). Il va s’en dire que ce projet doit être adapté à « tous les publics » ( jeunes, vieux, les populations défavorisées, les détenus de prison, les nons-amateurs de musique et les bons amateurs de musique…) donc par définition à aucun public. Il est fortement conseillé que votre projet puisse être produit dans tous les genres de lieux s’il veut avoir une chance d’être retenu. « La création » devient alors une fuite en avant perpétuelle, obligeant les artistes à produire coûte que coûte des nouvelles créations tous les ans au détriment de la vie intrinsèque du dernier projet en date. Celui-ci pourrait partir en tournée sur une très longue période (des années par exemple) mais se voit être mis à l’écart par les artistes eux-mêmes dans l’espoir de subventions nouvelles.

Comme je le signalais à l’instant, devant l’incompétence à juger de la valeur artistique d’un projet, les directions ou commissions décisionnelles font appel à des commissions d’experts, des professionnels du secteur qui sont la plupart déjà eux-mêmes subventionnés.

Encore une fois devant ce bon sens apparent, il faut savoir que cette commission n’est nullement décisionnelle mais seulement consultative. Un projet peut recevoir un avis favorable de la commission d’experts et être rejeté par la commission décisionnelle. La plupart du temps au final les critères de sélection sont la masse salariale de la structure culturelle qui fait la demande de subvention. On protège l’emploi. Of course… Mais cela ne sera jamais dit ouvertement, la communication de ces institutions publiques mettra en avant comme toujours le soutien aux artistes, ces « pauvrettes » qui ont bien du mal et que nous soutenons grâce à l’action publique. La fameuse solidarité capitaliste de celui qui a vers celui qui n’a pas est respectée, car je rappelle que dans l’esprit desdirections, un artiste subventionné ne produit pas de valeur économique, il en dépense.

Par cette façon de faire, la classe dirigeante garde son pouvoir de décision et rend impossible l’appropriation des institutions qui délivrent les subventions publiques aux travailleurs de la culture.
Au lieu d’être les souverains en co-gestion de ces structures, les travailleurs se voient interdits d’exercer le moindre pouvoir sur la décision des subventions à attribuer. Alors que c’est bien eux-mêmes, par leur travail, qui produisent les subventions reçues, il serait donc logique qu’ils en soient les gestionnaires non ?!

Voilà qui révèle la véritable nature des institutions des subventions publiques, des institutions qui singent le mécénat privé par son manque de co-propriété d’usage des travailleurs (contrairement à ce qu’a été la sécurité sociale au régime général pendant 20 ans après 1946), une oligarchie qui décide finalement toute seule et surtout qui change la nature même de la subvention. La subvention est vécue comme un coût et non comme une production. Certes, cette subvention n’est pas un prêt, on ne l’a rembourse pas, mais elle est vécue comme une charge : de l’argent donné aux acteurs du secteur culturel, pris sur le travail d’autres salariés qui sont de fait solidaires du monde culturel. Pas étonnant avec une telle conception que ceux qui sont chargés de distribuer « l’argent public » regardent à deux fois qui ils vont subventionner.

Si nous voulons sortir de cette condition de quémandeur, nous devons retrouver l’esprit communiste des institutions de la subvention. C’est-à-dire que les travailleurs de la culture et des arts doivent les co-gérer, être les seuls maîtres à bord, retrouver le pouvoir de collecter de la valeur économique qui viendra alimenter les caisses de subvention pour la culture. Pour cela nul besoin d’un état qui décide à notre place !

En conclusion je rappelle que seul le travail vivant est à l’origine de la production de la valeur économique donc seuls les salariés sont légitimes à la gérer collectivement. Attendre le bon vouloir d’un état qui distribue des dotations sous forme de subventions, comme nous le faisons actuellement, n’est pas sérieux. Nous nous condamnons à la subordination économique.

Si nous refusons de devenir souverains dans le champ de la valeur économique, le chant des pleureurs à de beaux jours devant lui !

Rémy Cardinale, artiste musicien, membre de Réseau Salariat.

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