Réflexions sur le statut de travailleur du spectacle vivant

Chez les artistes, les musiciens par exemple, il existe de nombreux points communs entre la situation des intermittents et celle des permanents. L’un de ces points communs, c’est le chantage au nombre d’heures effectuées. Pour accéder à l’intermittence, il faut prouver 507 heures annuelles de ce que l’employeur, les pouvoirs publics, ont décidé de nommer « travail ». Il est évident que le nombre d’heures de travail réalisé par les intermittents, et aussi par ceux qui n’ont pas réussi à obtenir le statut d’intermittence, est largement supérieur aux heures déclarées. N’oublions pas que la plupart des musiciens professionnels, par exemple, a suivi dès l’enfance un double parcours et un entraînement régulier et quotidien, week-end et vacances compris.

L’innovation et l’intérêt réel du statut d’intermittent, de notre point de vue, est la désacralisation de l’emploi qu’il comporte et la reconnaissance de la qualification personnelle de l’artiste, hors emploi, entre deux cachets. La mobilisation de la CGT avait permis la diminution du nombre d’heures exigé pour accéder au statut, de 1000 heures à 507 heures. L’objectif est de diminuer encore le nombre d’heures exigé afin d’arriver un jour à zéro heure, ce qui constituera un salaire à la qualification personnelle pour ces travailleurs du spectacle vivant.

La fonction publique est en soi une amorce forte de ce principe, puisque le fonctionnaire est rémunéré selon un grade correspondant à sa qualification, pour son statut, et non pour sa productivité du point de vue capitaliste. C’est bien pour cela que la fonction publique est si durement attaquée par nos dirigeants politiques, dont les intérêts communs avec ceux du grand patronat les poussent à vouloir garder les travailleurs sous l’emprise du chantage à l’emploi, et à les réduire à de simples machines à produire. La loi de transformation de la Fonction Publique est la preuve de cette volonté de démolir un statut qui prouve que nous pouvons vivre ensemble et autrement. Cette loi contient notamment une remise en cause du droit de grève et permet un recours plus large aux contractuels à l’intérieur de la Fonction Publique, alors que jusqu’à présent, l’emploi de contractuels devait être l’exception. La loi de transformation de la Fonction Publique, ou comment vider un statut de sa sève sans avoir l’air d’y toucher.

Dans la fonction publique, la plupart des travailleurs du monde du spectacle, artistes, musiciens, chanteurs, danseurs, régisseurs, techniciens… sont recrutés sous le statut de contractuels. Cela signifie, même pour les emplois permanents, 6 années de CDD : difficulté de se loger, de se projeter, de construire sa vie… De s’engager même syndicalement ou politiquement, car il y a bien sûr un chantage à l’emploi, soit sous-jacent, soit clairement établi. Contractuel, cela signifie aussi très peu de protection face aux accidents de la vie, à l’inaptitude physique ; aucune protection face aux décisions de l’employeur, la collectivité. Il suffit que la collectivité décrète que l’emploi n’est plus nécessaire pour que le contractuel soit licencié. Pas de déroulement de carrière non plus. Cet état laisse le contractuel à la merci de l’employeur.

Il existe un mythe chez les artistes, entretenu soigneusement par la bien-pensance actuelle, comme quoi la précarité, la peur du lendemain, créerait en fait l’émulation. C’est ainsi que l’on voit les chargés de mission par le ministère de la culture, sur l’art lyrique et les orchestres, vanter les mérites des ensembles indépendants employant des musiciens précaires, comparativement aux ensembles permanents qui seraient en manque d’innovation. Selon eux, les jeunes musiciens choisiraient de plus en plus une carrière professionnelle de « musiciens de projets ». La sémantique compte ; Ce concept de « musicien de projets », qui révélerait la passion de la précarité chez les jeunes, fait douloureusement écho selon moi au « contrat de projet » innové par la loi de transformation de la Fonction Publique, qui implique qu’un agent est congédié dès que le « projet » déterminé par l’employeur prend fin.

En réalité, la précarité n’est pas le rêve inavoué de la jeune génération. Ce sont les employeurs qui briment bien souvent la créativité des artistes permanents. Localement, nous en avons eu l’exemple flagrant avec les initiatives personnelles des artistes permanents de l’Opéra de Nice pendant le premier confinement. Lorsqu’au second confinement, la structure a dû prendre le relais et encadrer les projets portés par les artistes, elle en a été incapable. Les artistes sont alors réduits à des tâches d’exécutants et ressentent frustration et découragement. C’est bien souvent, en tant qu’artiste, que j’ai eu la sensation de produire bien plus de qualité dans mon travail réalisé hors emploi, que dans celui géré par mon employeur. Ceci est un vrai problème, et prouve en même temps cette notion très belle développée par Frédéric Lordon dans l’Humanité du dernier week-end :

« Même quand ils sont pris dans le salariat, les gens ne rejettent pas forcément leur activité en tant que telle. Ils souffrent des conditions dégradées dans lesquelles la férule capitaliste les leur fait faire. C’est simple : quand les gens récupèrent la possibilité de faire les choses bien, ils les font… bien. »

Pour toutes ces raisons, il faut nous affranchir de ce chantage aux heures de travail, à l’emploi, et devenir libres de créer. La précarité n’est pas un gage de créativité artistique. Il faut arrêter avec ce discours qui est une imposture. Il faut occuper les théâtres, en effet ; et aussi se battre, à terme, pour en avoir la gestion collective. Étant créateurs, les travailleurs du spectacle vivant doivent être décideurs.
Aujourd’hui, la fonction publique, ce sont ceux qui nous font naître, qui nous soignent, qui éduquent nos enfants, qui assurent la propreté de nos villes, l’accessibilité de nos routes etc… Ce sont, et ce doit être aussi ceux qui assurent l’accès à la culture, garantie par la constitution. Il faut s’affranchir de cette image du fonctionnaire terne et feignant que nos dirigeants ont construite pour nous abuser.

La meilleure arme du politique pour réduire les droits des citoyens, c’est de faire croire que ces restrictions sont mises en œuvre dans leur intérêt. Ils le font tantôt avec de petites formules creuses, tantôt avec des stratagèmes indécents, mais l’acceptation de la population est le meilleur moyen d’assurer un pouvoir délétère. On peut se souvenir de l’affiche rouge placardée aux murs par les nazis, pour faire passer pour terroriste le groupe de résistance dirigé par Missak Manouchian.
En quelque sorte, c’est la même stratégie dont usent nos gouvernants depuis bien longtemps pour décrédibiliser l’image du fonctionnaire.

Pourtant, la fonction publique est un premier aboutissement de l’aspiration de l’être humain depuis la nuit des temps : la mise en commun, la fin de la précarité, de la peur du lendemain. Nous devons revendiquer d’être fonctionnaires, toutes et tous ; revendiquer de servir non pas une personne, non pas un patron ou plusieurs patrons, mais le collectif. La culture en premier lieu est chose commune, car elle a vocation à être mise en commun. Elle appartient au patrimoine de l’Humanité.
C’est pourquoi la culture a toute sa place dans la fonction publique. Elle doit non seulement la garder, mais y conquérir une place plus large. La culture doit être le flambeau des révolutions à venir.

Mon discours peut sembler idéaliste, pourtant nos exigences doivent être au moins aussi virulentes que les attaques que nous subissons ; il ne serait pas réaliste de porter des revendications timides qui entérineraient déjà le modèle de société qu’on veut nous imposer et en contiendraient d’avance en elles-mêmes l’acceptation.

Pour ce qui est de la stratégie, je ne crois pas au « grand soir » et aux brusques lendemains qui chantent. Je crois à la conquête, progressive mais insatiable. Nous devons être insatiables, nous ne devons nous contenter de rien, être aussi exigeants avec la société qu’avec nous-mêmes. N’est-ce pas la caractéristique même du travail de l’artiste depuis l’enfance ? Nous savons le faire. Nous, artistes, nous pouvons apporter cela à l’action révolutionnaire.

Nous avons à conquérir, étapes par étapes. Toute miette arrachée à l’unilatéralité capitaliste est bonne à prendre. Observons la stratégie de la droite : lancer en public une idée qui scandalise tout le monde. Deux ans après, cette idée passe comme une lettre à la poste. Les mauvaises habitudes, le triste pli des habitudes comme disait Jean Ferrat, se prend hélas vite. Mais le point positif, c’est que les bonnes habitudes se prennent tout aussi rapidement.

Elsa Triolet disait : « on peut être pessimiste, mais il ne faut pas être imbécile. Il ne sert à rien d’être pessimiste si l’on n’est pas en même temps actif. »
Soyons actifs, osons dire que l’art ne doit pas être précaire, pas plus que les artistes. Osons revendiquer la sortie de la Préhistoire. C’est en ce sens que la création d’une filière spectacle vivant dans la fonction publique prendrait tout son sens. Il ne s’agit pas d’uniformisation. Il s’agit à terme de conquérir une sécurité sociale de la culture, une activité culturelle étendue à tout le territoire, garantie à tous, dans toute sa diversité, en assurant enfin les conditions de vie et de travail des travailleurs du spectacle vivant.

Violaine Darmon, violon solo de l’Opéra de Nice, membre de Convergence des Luths

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