Année Blanche, le Dossier.

I Introduction: le carnet d’adresses.

Les choses bougent de plus en plus vite, après un an de sidérations. Les jours d’après se profilent, à un horizon plus si lointain, les réouvertures sont à portée de main, on parle de retour à la normale, sous conditions… Le gouvernement a annoncé, le 11 mai, la prolongation des l’année blanche jusqu’au mois de Décembre. Les travailleurs du monde de la culture semblent redouter ce retour à la normale autant qu’ils le désirent, de sentent parfois comme pris dans les phares d’une voiture sur la route. Cette contradiction crée une tension, une angoisse, denses à couper au couteau.

Pourquoi? 

Pourquoi demander un renouvellement total de cette fameuse année blanche,  alors que le gouvernement vient d’annoncer une prolongation exceptionnelle de quatre mois, pourquoi continuer d’occuper les théâtres, pourquoi menacer de bloquer la reprise? Pourquoi tant de méfiance à l’égard de certaines missions, des communications gouvernementales? Que proposent tous ceux qui parviennent à se fédérer depuis plusieurs mois? Comment rendre l’avenir enfin désirable? Réponses dans ce nouveau Dossier de Convergence des Luths

Le carnet d’adresses perdu dans la tempête. 

Un travailleur de la culture, qu’il soit artiste ou technicien, c’est d’abord un carnet d’adresses ambulant. Tout fonctionne au cachet, à la course au cachet devrions-nous dire, et un carnet d’adresses qui fonctionne, c’est un téléphone qui sonne. Festivals, petits ou grands, répétitions, remplacements, productions éphémères, séries au sein d’orchestres permanents, tournées, tout cela constitue le pain quotidien, les cachets, l’accès au régime de l’intermittence du spectacle – nous renvoyons ici et ici à ces articles plus développés et plus précis sur les spécificités de ce régime et ses conditions d’accès.

Comme chacun le sait, depuis le mois de mars 2020, ce pain quotidien s’est réduit au proverbial pain sec et à l’eau – comme pour de très nombreuses autres professions, ne l’oublions jamais – voire pour certains à rien du tout. Maigre reprise pendant l’été, pendant lequel bon nombre de festivals étaient de toute manière repoussés ou tout bonnement annulés…puis retour au néant…le téléphone ne sonne pas.

Cette perte d’activité a eu d’autres conséquences, qui sont, cette fois peut-être plus difficiles à saisir que pour d’autres secteurs: la destruction de ce fameux carnet d’adresses. 

Un artiste ou un technicien est pendu à son téléphone, et cela était vrai avant les portables. Se rappeler au bon souvenir des futurs employeurs, répondre aux sollicitations, se vendre, faire parler de soi, « t’es libre de telle date à telle date, réponse rapide stp » bref, exister à tout prix. Celui qui pense que ses seules compétences seront gages d’emploi est un grand naïf – allez, on y a tous cru un jour. Chaque travailleur des arts se constitue ainsi ses fidélités, son carnet, les festivals réguliers, les lieux de spectacles habituels, les collègues des orchestres permanents, les metteurs en scène avec qui on a bossé sur plusieurs tournées.

Tout cela, en un an, a été emporté dans la tempête. Bon nombre de petits festivals ont disparu ou sont en équilibre précaire, en suspens au moins pour l’été, n’ayant pas ou plus les moyens de programmer « au cas où » ni la logistique pour programmer en urgence. Il n’y a pas de tournées. Les orchestres permanents, quand ils reprennent, si ils reprennent, le font en effectifs réduits.

La crise sanitaire aura également été témoin de l’explosion de la numérisation du métier. Déjà là, déjà tapie dans l’ombre, prête à se jeter sur la bête affaiblie, comme le savent bien nos chers collègues enseignants. Concerts par zoom ou skype, concours nationaux de « ma trombine partout en vidéo », captations de concert sans public, « facebookisation » à outrance du métier: je n’existe que si je me filme. Ce phénomène aura grandement contribué à amplifier des fractures déjà existantes, et il nous semble absolument évident que lors d’une éventuelle reprise, les premiers servis seront ceux qui auront « su » exister numériquement pendant la crise. Quid de ceux qui n’ont pas voulu, ou pas pu? Il faut dépenser, pour se filmer…Avoir d’autres contacts, avoir…un autre carnet d’adresses. L’idée n’est pas de jeter la pierre à tous ceux qui se sont lancé là-dedans: la jungle étant ce qu’elle est, il fallait le faire, quand on le pouvait. Mais les plate-formes de diffusions se multiplient, sur des modèles ultra-capitalistes qui contribuent à mettre à genoux le droit du travail et à détruire le principe du contrat. Bref, Ubérisation du métier, apologie de l’auto-entrepreneur.

On se souvient du concert à la Philharmonie de Paris, organisé par Renaud Capuçon et Laurent Bayle à l’époque où toutes les autres portes ou presque étaient fermées aux autres. Evidemment, « tant mieux pour les chanceux »…mais ne voit-on pas là se profiler le spectre de la sélection des survivants? « Ceux qui auront su se démener pendant la crise »? Convergence des Luths publiait déjà à ce propos.

Les autres sont-ils des fainéants? Faut-il écumer les plateaux-télés pour avoir le droit d’exister? 

Il faut parler de ceux, très nombreux, qui n’auront pu exercer leur métier que difficilement ou sporadiquement pendant un an. Le pianiste qui habite un clapier à lapins dans une grande ville chère et n’a pas d’instrument à disposition pendant les confinements, la trompettiste qui doit fonctionner avec ses voisins, le comédien qui doit s’occuper de ses enfants à domicile…Dans quel état ceux-là retrouveront-ils leur métier, lors de la réouverture? 

La liste est longue, à laquelle il convient, le coeur serré, d’ajouter tous ceux qui auront changé de métier, temporairement ou définitivement, pour payer les factures. Ceux-là ne pourront pas répondre à leur carnet d’adresse aussi vite que les autres, ou même pas du tout, et seront en grand danger de disparaître à tout jamais.

Ce phénomène général d’épuisement implique que la pompe ne se réamorcera pas vraiment, même dans l’hypothèse d’une reprise de saison « à la normale ». 

Une reprise de l’activité sans renouvellement de l’année blanche serait une catastrophe pour les travailleurs de la culture: les maigres cachets, s’il y en a, ne suffiront pas à payer les factures, pour tous ceux qui d’ici le mois d’Aout 2021 n’auront pas pu faire assez de cachets pour accéder au régime de l’intermittence – les chiffres ne sont pas encore sortis mais seront cataclysmiques.  S’imaginer que les organisateurs de spectacles rouvriront leur carnet d’adresses « comme avant » est, au mieux, un grand coup de poker, au pire une grande rêverie…

Sébastien Renaud, pour Convergence des Luths

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