La culture va très bien, on vous remercie !

Le 24 février prochain nous allons encore une fois assister à cette fête de l’entre-soi de la musique classique nommée Les Victoires de la Musique. Nous allons contempler derrière notre petit écran l’immensité de notre « médiocrité ». Je parle de nous, les artistes non élus, ceux qui sont condamnés à regarder nos stars choisies par le microcosme bourgeois, dont on nous dit en substance qu’elles représentent l’élite de la nation.

Comment se fabrique artificiellement ce genre d’émission ? Qui tire les ficelles ? Qui décide de mettre en avant tels ou tels artistes… de cela il ne sera pas question ici.
Que ce genre d’émission existe et que des artistes s’y précipitent afin d’espérer rentrer dans ce club extrêmement restreint en dit long sur l’hégémonie du mode de production capitaliste dans le milieu culturel.

Ces artistes qui vivent, respirent la musique à longueur d’interview « L’art est une nourriture de première nécessité » nous dit la violoniste Marina Chiche (qui co-présentera en compagnie de Stephane Bern l’émission), se complaisent dans un verbiage attendu. L’Artiste ne vit que pour l’art, il est habité par une mission : défendre coûte que coûte ce qui le fait vibrer à longueur de temps et qui le nourrit spirituellement : la musique, l’art, la culture !

Depuis la crise sanitaire, cette dévotion s’est transformée en véritable croisade. Pas une intervention médiatique sans évoquer le danger qui menace la culture. Toutes ces salles de spectacle, outils d’expressions artistiques, qui se retrouvent désormais fermées, privant la bourgeoisie – car soyons francs la populace se fout que la Philharmonie ou que l’Opéra Bastille soient fermés – du lien vital avec l’Artiste.

Imaginez-vous le traumatisme que vivent en ce moment ces demi-dieux, ceux que l’on nomme « des créateurs ». Ces artistes se présentant comme des êtres éthérés au dessus de toute condition matérielle, sont définis de « non-essentiels » par la classe dirigeante qu’ils servent pourtant à longueur de temps. Quelle ironie !

Vous l’aurez compris, ces artistes appelés à régner encore une fois sur le monde culturel pleureront la culture en berne (sans mauvais jeu de mots) et se sentiront toujours solidaires des « jeunes » bien sûr ! Il y a des combats plus glamours que d’autres.
En revanche vous pouvez toujours attendre un mot de compassion sur les travailleurs de la culture : les oubliés de l’intermittence du spectacle qui n’arrivent jamais à atteindre les 507 heures (qui conditionnent le droit au salaire socialisé) ou les autres intermittents indemnisés qui ont perdu depuis la crise sanitaire en moyenne la moitié de leurs revenus, ni sur le soutien à l’activité partielle qui était de 70% du salaire brut, qui est descendu en février à 60%, et qui descendra en avril à 36% nous dit-on. Questionner les institutions du travail dans la culture, le mécénat et l’obtention des subventions publiques qui singent de plus en plus la logique capitaliste, de tout cela il n’en sera jamais question. Au mieux on laissera le syndicaliste de service aller au front sous de prompts applaudissements.

Et pourtant les artistes ne sont pas en lévitation au dessus du monde du travail. Nous sommes des travailleurs, de la culture soit, mais des travailleurs comme les autres, c’est à dire que c’est nous qui produisons la valeur économique qui correspond au salaire direct (le cachet) et au salaire indirect (l’assurance chômage) pour les plus chanceux.
Les artistes mettent en avant la spécificité de leur métier comme si tous les métiers n’avaient pas la leur. Ce positionnement social condescendant au nom de la soi-disant « exception culturelle » devient franchement intenable. Elle nous coupe du monde du travail donc de la production. Cette obsession à se focaliser sur le métier et non sur la validation du produit de notre travail, révèle notre incapacité à nous demander qui valide socialement notre travail ? Ou pour le dire autrement : qui nous paye ?

Tous ces artistes qui vont de fait collaborer aux Victoires de la Musique dont la logique du profit et de la rentabilité ne sont plus à démontrer, doivent savoir qu’ils se coupent chaque jour un peu plus de la base des travailleurs de l’art et de la culture.
La culture est produite par des travailleurs, cette culture n’est rien sans eux. Alors pourquoi s’obstiner sans cesse avec des mots d’ordre du style « sauvons la culture », qui jettent dans l’ombre tout le monde du travail. Êtes-vous à ce point aliénés à l’idéologie bourgeoise pour croire que l’art et et la culture n’ont rien à voir avec la production matérielle ? Que l’art ne serait qu’une nourriture spirituelle dont vous seriez les seuls à pouvoir répandre les bienfaits détachés du monde du travail ?

L’art et la culture ont toujours été et seront toujours politiques. Les marxistes d’un temps avaient raison de parler de « culture de classe ». Ces « Victoires de la musique » en sont l’expression même. Les artistes nommés sont condamnés à devenir des inféodés par manque d’alternatives réelles, tant l’idéologie capitaliste nous empêche de voir le déjà-là communiste ou anti-capitaliste (pour les plus frileux) que représente le régime des intermittents du spectacle.

En effet l’enjeu serait de sortir du salaire direct du marché capitaliste (les cachets) et de le remplacer par le salaire indirect (l’assurance chômage). Ce dernier se transformant en salaire à la qualification personnelle. C’est à dire de s’éloigner de cette injonction au « tapinage » pour vivre de son métier.

Mais pour cela il faut urgemment voir le réel des choses. Les intermittents du spectacle (la partie d’entre eux qui touche ce fameux salaire indirect) ne sont pas des privilégiés qui vivent de la solidarité interprofessionnelle. Ce salaire indirect atteste qu’ils produisent eux-mêmes la valeur économique correspondant à l’indemnité chômage. Être au chômage c’est produire de la valeur économique n’en déplaise aux capitalistes de tous bords.

Ce postulat légué par les communistes de l’après guerre, et qui change radicalement la définition commune du travail dit productif, doit être mis en avant afin de changer nos représentations mentales sur le travail. Un intermittent travaille aussi (dans le sens productif) quand il est entre deux emplois, entre deux cachets, bref quand il est au « chômage ». Qu’est-ce qu’il fait pour dire qu’il travaille ? On s’en fout ! Le travail productif n’est jamais défini par ce qu’on fait. Je rappelle pour bien me faire comprendre, que si je fais une omelette chez moi je suis dans l’activité non productive, mais si je fais une omelette en tant que salarié dans un restaurant, là je suis dans l’activité dite productive. Cette activité vaut salaire ! Qui décide si mon activité est productive, c’est le rapport social.

Les intermittents du spectacle sont payés entre deux cachets pour ce qu’ils « sont » et non ce qu’ils « font ». Ce qu’ils « font », c’est le cachet qui le reconnaît. Ça c’est le mode de production capitaliste. Pour le capitalisme, pas de cachets/pas de travail/pas de salaire. Nous voyons bien que cette conception du travail est complètement archaïque et dépassée. Le régime des intermittents du spectacle a amorcé une autre façon de produire de la valeur économique hors marché du travail capitaliste.

Il serait temps que tous les artistes s’en aperçoivent !

Une dernière chose à mes collègues des Victoires de Musique. En participant à ce genre de comédie vous acceptez le jeu de dupe de la mise en concurrence entre vous. Un jeu de dupe car pour vous les chanceux – la bourgeoisie dit les méritants – la concurrence reste relative. Vous faites partie d’un club dorénavant bien fermé qui jouera la solidarité de classe quoi qu’il arrive. La majorité sera dans l’écurie numéro un du moment (Warner), les autres serviront la cause de la pluralité dans des sous-groupes.

Ce modèle bien rodé est ravageur pour tous les autres artistes. Il sous-entend que la concurrence sur le marché (capitaliste) de la culture est la norme. Que c’est un mal nécessaire et que l’on doit se transcender pour vivre de son métier. Je laisse aux non professionnels du secteur imaginer le désastre que cela opère sur le plan de la créativitéartistique. La créativité, ils n’ont que ce mot à la bouche, alors qu’ils reproduisent sans cesse les recettes de la rentabilité.

Pour conclure je dirais que le but de ce papier n’est pas de dénoncer des collègues qui collaborent, peut-être sans trop comprendre les enjeux qui se trament, à des institutions hégémoniques décidant de notre condition sociale ; mais bien un appel à venir rejoindre les rangs de ceux qui luttent pour une amélioration de « notre condition ». Bref redonner un sens tout à fait neuf au mot solidarité. Être solidaire avec tous les travailleurs de la culture et non collaborer avec ceux qui décident de qui a le droit de travailler dans le secteur culturel.

On ne défend pas la culture comme on ne protège pas la planète, mais on défend les travailleurs de la culture et on protège l’homme et son environnement.
La seule bataille à mener dans le domaine de la culture, c’est celle pour les travailleurs de la culture.

La culture va très bien, on vous remercie !


Rémy Cardinale, artiste musicien, membre de Convergence des Luths et militant à Réseau Salariat.

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