Arnaques au long « cours »

La France est un pays qui peut fournir une éducation musicale de très bonne qualité. Le territoire comprend de nombreux conservatoires et écoles de musique, qui, la plupart du temps, sont accessibles à des tarifs totalement démocratiques. L’enseignement public français a fourni au monde musical certains de ses meilleurs éléments. Mais l’accès à cet apprentissage est-il vraiment disponible pour tout le monde ?


Mon parcours musical a commencé vers la fin des années 80, dans une ville moyenne. D’après mes professeurs, j’étais doué pour l’instrument et le solfège. Au bout de quelques années, la nécessité d’aller travailler à Paris, avec de meilleurs enseignants, s’est manifestée. Mes parents ne connaissaient pas vraiment ce milieu, ils ont donc suivi les conseils qu’ils ont reçu.
Je viens d’un milieu aisé financièrement. Heureusement, car sinon ma « carrière » se serait arrêtée avant même d’être envisagée. Car, derrière l’égalitarisme prôné par l’enseignement public, se cache une autre vérité.


Tout d’abord, le monde musical est quasiment exclusivement concentré à Paris. Quand on vient de province – on dit de « région » aujourd’hui, c’est déjà un handicap à la base. Donc, fort de mes quelques années d’instrument, me voilà en quête d’un meilleur enseignement. Par un jeu de hasard et de relations, j’ai pu rencontrer un professeur du CNSM. Mon père m’a amené chez lui, aux alentours de Paris, prendre un cours. C’est sans sourciller qu’il s’est acquitté des 600 francs (une centaine d’euros) que coûtait la leçon d’une heure. C’est le tarif d’il y a presque trente ans… J’ai, ce jour-là, commencé le long et tortueux parcours pouvant éventuellement mener à intégrer la classe dudit professeur au CNSM. Car pour rentrer dans un conservatoire, à un certain niveau, il ne suffit pas de travailler et de se présenter au concours. Il faut connaître le professeur avec qui l’on souhaite travailler. Tout cela est implicite, il faut officiellement se mettre au niveau requis. Pour cela, il faut prendre des cours particuliers aux prix très élévés, ou participer à des stages, en été ou pendant les vacances, au prix tout aussi rédhibitoires pour des familles démunies. Le monde musical s’accommode de ce fonctionnement, et ferme les yeux sur tout cela.

Le principe d’égalité est donc, dans les faits, fortement remis en cause. En effet, beaucoup ne peuvent pas payer ces leçons. D’ailleurs, le monde musical classique est un entre-soi où les pauvres sont peu représentés.
Ce système, très lucratif pour ceux qui occupent les bons postes, pose de nombreuses questions. Au CNSM, les classes disposent de peu de places. Chaque année, chaque professeur accueille entre un et quatre nouveaux élèves. Mais, dans les stages donnés par ces professeurs, il y a souvent une dizaine d’élèves par stage. Avec trois ou quatre stages donnés dans l’année, cela représente une quarantaine d’élèves, sans compter les cours particuliers. Comme on peut se présenter jusqu’à trois fois au CNSM, certains déboursent de très grosses sommes, pour finalement échouer. Et parfois arrêter la musique, écoeurés.


Je me souviens, une fois, à la fin d’un cours particulier, mon père cherche l’enveloppe renfermant le paiement du cours. Une enveloppe, c’est plus digne, et l’argent ne salit pas les mains du receveur. Bref, mon père cherche donc la fameuse enveloppe et s’aperçoit qu’il l’a oubliée. Confusion, gêne et inquiétude s’emparent de lui. Il propose un chèque. « Non non non ! Vous me payerez la prochaine fois » fut la réponse de l’intéressé. Il ne faut pas mélanger les revenus. Les cours particuliers, c’est en liquide uniquement. Ce qui amène à s’interroger sur la conception qu’ont certains de leur fonction.


Les enseignants, en France, sont engagés par l’État, la fonction publique territoriale, ou le ministère de la culture pour ceux du CNSM me semble-t-il. Or, c’est cette position d’agent public qui leur permet de donner des cours particuliers payables en liquide. Il dissimulent donc des revenus à l’État, qui est également leur employeur. Je vous laisse juges de ces pratiques.
On pourrait aussi parler du cumul. Certains ont un poste au CNSM, dans un CRR, parfois dans des conservatoires d’arrondissement ou donnent régulièrement des master-class. Pour le prix d’un seul stage, on peut passer trois ou quatre concours pour travailler avec le prof désiré ! Magnifique !
Mais c’est bien entendu nettement moins plaisant pour tous les enseignants diplômés qui se constituent un temps plein avec un patchwork d’heures dans des conservatoires parfois très loins de leur domicile, ou ceux qui sont purement et simplement sous-employés au regard de leurs compétences, faute de postes disponibles.


On l’aura compris, la réalité de l’égalité des chances est une utopie dans le monde musical. Il doit bien sûr arriver qu’un parfait inconnu décroche une place grâce à ses simples qualités musicales, mais la plupart du temps, sans connaître le professeur, nul espoir. D’ailleurs, il m’est arrivé personnellement la chose suivante. Voulant me présenter dans un conservatoire, je suis allé voir le professeur. Il m’a dit le plus simplement du monde que ça n’était pas la peine de passer le concours, car il allait prendre des gens qu’il connaissait depuis plus longtemps.
Bien entendu, je ne remets pas en cause le fait que, même dans ces conditions, ce sont malgré tout souvent les meilleur.e.s qui obtiennent les places et gagnent les concours. Mais avant d’en arriver là, l’organisation de ce système pose de sérieuses questions sur l’accès à un enseignement de haut niveau, dont tout le monde devrait pouvoir bénéficier en fonction de son parcours musical et non des revenus de sa famille.

Convergence des Luths

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